Jim Haynes newsletters

Newsletter No. 68
Paris and the underground
(ca.) June 1984

Aucune génération perdue n'est en vue, du moins au sens où l'entendait Gertrude Stein, quand, au lendemain de la Première Guerre mondiale, il lui semblait que " 26 ans était l'âge qu'il fallait avoir à Paris. "

Aucun écrivain américain ne débarque aujourd'hui comme autrefois Hemingway, muni d'une lettre d'introduction de Sherwood Anderson à l'intention de Sylvia Beach, la fondatrice de la célèbre librairie "Shakespeare and Co". Il n'y a plus de Sylvia Beach pour nourrir et loger des artistes affamés ni de Maurice Girodias pour éditer en anglais des textes restés inédits aux USA pour cause de censure. Mais les terres de rencontre des Américains de Paris sont les mêmes qu'autrefois Montparnasse avec "La Coupole" et "l'American Center", Saint-Germain et l'île Saint-Louis. Et à un moment où tout le monde rêve de voir renaître des salons d'un genre nouveau, on murmure que quelques "baronnes" américaines seraient prêtes à prendre la relève du côté de Neuilly : mais qui voudrait aller à Neuilly ?

Peut-être Francine du Plessis Gray mais sûrement pas Jim Haynes qui se flatte d'être un carrefour, une boîte aux lettres et un carnet d'adresses. Cet entrepreneur en convivialités ouvre son (superbe) atelier de peintre du XIV° arrondissement tous les dimanches soirs, n'invite personne et laisse les gens s'inviter eux-mêmes par téléphone avant de leur faire remplir des fiches sur lesquelles ils sont priés d'indiquer leur téléphone, leur profession, leurs préférences sexuelles. Ce salon est "démocratique" et contre-culturel.

Jim Haynes donne des cours à l'université de Vincennes-SaintDenis, possède son imprimerie (Handshake editions), édite des poètes dont personne n'a entendu parler (Judith Malina ou Ted Joans), diffuse largement une "newsletter" dans laquelle il tient à rappeler que le "brownie" (gâteau au chocolat) du "Village Voice", ce "Shakespeare and Co" des années 80, est le meilleur de la capitale et n'omet jamais de signaler l'anniversaire de Mary McCarthy, de Brion Gysin, de Federico Fellini ou de dix inconnus. Ses rapports avec la littérature ? Il a ouvert la première librairie de livres de poche de Grande-Bretagne (The Paperback Bookshop) et fait venir les "nouveaux romanciers" français à Edimbourg en 1961.

Ami de John Calder, le Jérôme Lindon anglais, il a mis en scène Beckett, Genet, Arrabal, Bellow, Mishima, Pinget dans son "Traverse theatre" (de 1963 à 1966) avant de fonder "l'Arts Lab" qui fut à Londres ce que "l'Olympic Entrepôt" était à Paris il y a cinq ans. Mais quand on a fait carrière dans l'underground, que peut-on escompter des Parisiens, ce peuple le moins sociable du monde ? D'une ville qui conjugue vie mondaine et esprit de caste, refoule tout autre forme de sociabilité et ne peut donc traduire ce qu'en anglais on appelle "social life" ? Écrire un bulletin de santé autobiographique, cultiver la nostalgie du passé et se prendre, comme Jim Haynes, pour la réincarnation d'une Sylvia Beach propulsée à l'ère de la vidéo.

 

Jim Haynes, Paris, 1984
Jim Haynes dans son salon parisien
"démocratique et contre-culturel".

 

an unsigned text about Jim Haynes
published circa June 1984

Atelier A-2,
83 rue de la tombe Issoire,
75014 Paris France

 

 

 

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